Compensation carbone des voyages : un droit à polluer ?

Préambule

De nombreux voyagistes prétendent proposer des voyages 100% carbone neutre. Que faut-il en penser ?

Depuis quelque temps, certains voyagistes affirment : « Notre organisme absorbe 100% des émissions de CO2 générées par le transport aérien et terrestre de votre voyage.

Au travers de nos projets de reforestation, nous contribuons chaque année à la captation de centaines de milliers de tonnes de gaz à effet de serre, équivalent à la totalité des émissions liées à nos voyages ».

 

Qu’en est-il ?

Le Média du voyage durable vous propose de faire le point sur ce sujet, par ailleurs largement développé dans « Tourisme durable-utopie ou réalité », éditions Kalo Taxidi, septembre 2019 (1).

Pour information Monsieur Augustin Fragnière, spécialiste reconnu de cette question, avait été invité à donner son point de vue au cours du premier Forum National du Tourisme Responsable s’étant déroulé à Chambéry en 2010 (2).

Il avait intitulé son intervention : « Savoir où va son argent et à quoi servent les projets », ce qui effectivement semblent être les principales questions à se poser, notamment par les participants à des voyages auxquels il est proposé de compenser.

Cependant, les réponses à ces légitimes questions paraissent constituer les informations les plus difficiles à obtenir !

 

Pour bien comprendre le sujet, voici une définition simple (3) :

Selon Futura sciences - Compensation carbone : La démarche dite de compensation carbone consiste, après avoir cherché à réduire, sur place, ses émissions de CO2, à mettre en place des projets de réduction ou de capture et de séquestration du carbone en un autre lieu.

Cette démarche constitue donc l'un des outils qui peuvent être mis en œuvre pour atteindre une neutralité carbone visant à réduire le réchauffement climatique.

Présentation par l’ADEME (L’ADEME est un établissement public sous la tutelle du ministère de la Transition écologique et du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation).

« La compensation carbone connaît aujourd'hui un nouvel essor grâce à l'engagement pris par diverses entreprises, la sensibilité croissante des citoyens vis-à-vis du changement climatique ainsi que la création du « Label Bas Carbone » en avril 2019 par le Ministère de la Transition Écologique et Solidaire.

C'est dans ce contexte que l'ADEME présente cinq bonnes pratiques pour le développement d'une compensation carbone utile, sincère et fiable.

  • Règle n°1 : Faire et rendre public un bilan des émissions GES, réductions et compensations
  • Règle n°2 : Choisir des projets de compensation labellisés
  • Règle n°3 : Privilégier des projets présentant des approches « développement durable »
  • Règle n°4 : Définir une juste combinaison de projets soutenus sur le sol national et de projets soutenus à l'international
  • Règle n°5 : Communiquer de manière responsable ».

Tout cela semble très intéressant, mais comment rendre public un bilan et où doit-il figurer, quels sont les labels sérieux, qu’est-ce qu’un projet présentant une approche « développement durable », mot fourre-tout composé de deux mots aux notions antinomiques, et que signifie communiquer de manière responsable ?

 

Les Labels

Sur la question des meilleurs labels, nos propres recherches donnent les résultats suivants (dans l’ordre des préférences) : Atmosfair - My climate - CO2 Balance.

Il apparaît, par ailleurs que les labels MDP et Gold Standard sont les plus contraignants des standards, le label Gold Standard étant le plus complet.

Ces résultats se différencient quelque peu de ceux énoncés ci-dessous.

En mars 2019, le journal Le Monde s’interrogeait : « Le principe de compensation carbone est-il efficace ? ».

Pour ensuite répondre à la question instantanément dans le sous-titre de l’article : « Ce dispositif promet la « neutralité carbone » à des entreprises ou des particuliers, mais est loin d’être encore efficace  ».

Le Monde nous dit : Pour qu’il soit efficace, le projet que vous soutenez devra répondre à certaines conditions, et s’appuyer sur un label.

« Plusieurs labels ont été créés pour garantir aux acheteurs que leurs émissions sont compensées. Les deux plus sérieux sont le Voluntary Gold Standard, créé par l’ONG World Wild Fund (WWF) en 2006, et le Verified Carbon Standard, créé par Verra, une organisation à but non lucratif » (4).

 

La compensation carbone est-elle efficace ?

L’article du Monde conclue : « À ce jour, la compensation carbone n’a pas totalement fait preuve de son efficacité, ni de sa capacité à réduire les émissions de gaz à effet de serre de manière nette et durable. De nombreuses critiques se sont élevées à la fois contre le principe même de la compensation carbone et contre son application ».

Par conséquent, il conduit à la même conclusion que la mienne effectuée en 2007 lors de la rédaction de mon premier ouvrage « Tourisme durable – utopie ou réalité ».

Celle-là même qui m’a fait préconiser depuis lors la LIMITATION des émissions de Gaz à Effet de Serre, plutôt que leur compensation (il s’agit du dixième point de la Charte des voyagistes Éco-responsables).

Limitation, qui, selon la définition de Futura Sciences doit être obligatoirement effectuée en amont de toute action de compensation, c’est loin d’être le cas dans le domaine des voyages… Car compenser n’empêche pas d’émettre, tandis que limiter, le permet.

En 2020, ma conclusion ne diffère pas de celle émise il y a 13 ans :

La compensation carbone dans le domaine du voyage ne constitue par la recette miracle, encore moins quand elle concerne des plantations ou actions de reforestation…, ce qui représente le type d’actions le plus souvent proposé aux voyageurs…

À propos des programmes de (re)forestation pour piéger du CO2

« Actuellement les procédés de stockage du carbone sont à l’étude.

À propos de la biomasse, qui représente l’un des moyens, les botanistes et les spécialistes du cycle du carbone disent que ces initiatives peuvent être justifiées si les forêts plantées sont assurées de vivre au moins cent ans ; la dépense de CO2 d’aujourd’hui est donc étalée sur cette durée…

Au vu du rythme actuel de la déforestation, et des interférences politico-économiques qu’elle génère, on peut considérer qu’il est peu d’endroits au monde où l’on soit assuré de la pérennité d’une forêt.

Il y a de forte chance que l’arbre se transforme avant terme en bois d’œuvre (palettes jetables, papier, charpente ou meubles, etc.), soit détruit par un incendie, ou ne puisse s’acclimater en raison du dérèglement climatique.

Il est donc accepté de compenser des émissions bien réelles aujourd’hui par des effets futurs purement spéculatifs… ».

Or, la quasi-totalité des actions proposées par des voyagistes concernent plantation d’arbres ou reforestation…

 

Notre étude réalisée en 2019 se concluait ainsi :

« Le financement de programmes de compensation d’émissions de GES devrait se limiter à deux domaines : l’hydraulique et l’efficacité énergétique.

Eux seuls répondent aux critères permettant, au mieux, de s’assurer de la conversion de votre argent en non émission de GES.

Il faut pour cela qu’ils soient certifiés par l’un des mécanismes MDP ou Gold Standard.

Les certificats type VER ne sont pas, à notre sens, suffisants ».

Et à tout le moins, ils doivent être CERTIFIÉS, ce qui semble loin d’être le cas… Pour rappel : Règle n°2 : Choisir des projets de compensation labellisés.

Car, bien évidemment, des actions non certifiées ne peuvent être sérieusement évaluées, comme L’ADEME le souligne avec sa règle numéro 2 !

Les deux textes présentés ci-dessus sont issus d’une large étude sur la question, réalisée en 2010 dans le cadre du Forum National du Tourisme Responsable et actualisée depuis par l’association Cybelle Planète, dirigée par Céline Arnal, docteur en biodiversité... Ils ont été publiés dans « Tourisme durable – De l’utopie à la réalité ».

Si celle-ci n’est pas une spécialiste de ces questions, il convient de saluer son travail de recherche effectué dans le but de pouvoir décider quelles compensations proposer aux écovolontaires participant aux missions organisées par son association.

Aujourd’hui, en 2021 bientôt, tout dirigeant d’agence de voyages se devrait de prendre exemple à partir de cette démarche, pour proposer des actions de compensation utiles et tangibles, et après avoir agi sur les programmes dans le but de limiter les émissions de CO2 provenant de l’activité de leur organisme en amont.

Ce qu’a également réalisé Cybelle Planète en allongeant la durée minimale de chacune de ses missions, l’une des rares structures, pour ne pas dire la seule, à avoir établi une recherche approfondie avant de décider la mise en œuvre de trois mesures pour un écovolontariat plus durable (5).

 

 

Quelles structures proposant la compensation carbone sont-elles utilisées par les voyagistes communiquant à son propos ?

Après une recherche effectuée à partir des liens mentionnés par les agences de voyages communiquant sur des actions liées à la compensation carbone, je n’ai trouvé aucune structure se référant de manière directe, claire et précise, aux labels cités par Le Monde dans son article, ou à ceux que nous avons identifiés comme étant les plus fiables ; ce qui aurait pu nous rassurer sur le sérieux de la démarche.

On trouve une fondation, n’affichant aucune référence à quelque organisme de compensation carbone reconnu, dirigée par un ami du directeur d’une agence de voyages connue, ex Directeur Général adjoint de ce voyagiste, qui fut pendant 25 ans l’un des piliers de l’entreprise…

L’un des voyagistes utilisant les services de cette fondation, ‑ sous le titre « Des voyages 100% carbone neutre » barrant entièrement la page du site ‑ explique :

« En contribuant à replanter des milliers d’hectares de mangrove et de forêt, ces projets permettent de capter des centaines de milliers de tonnes de gaz à effet de serre, l’équivalent de la totalité des émissions liées à nos voyages. ».

Il ne reste qu’à le croire les yeux fermés, puisque nulle part ne se trouvent affichés les chiffres permettant de vérifier ces assertions…, pas même sur la page Internet de ladite fondation.

Pourtant l’ADEME nous a dit : Règle n°1 : Faire et rendre public un bilan des émissions GES, réductions et compensations.

 

Un autre organisme utilise les services d’une structure spécialisée dans l’installation de fours solaires au Pérou pour remplacer l’utilisation traditionnelle du bois dans la cuisson des aliments.

Cet organisme justifie ce choix en affirmant : « Cooking on Traditional cookstove is one of the leading causes of death in the developing countries ».

À, la question : « Quelle est la première cause de mortalité dans le monde », dans un article publié par globalvoicesonline.org, Richard Fuller, président de Pure Earth répond : La pollution :

« La pollution de l'air extérieur a fait 3,7 millions de morts. 4,2 millions de personnes sont mortes des suites d'exposition à des particules, en intérieur, provenant de cuisinières. Environ 1 million de personnes sont mortes en raison de sols et d'eaux contaminées par des produits chimiques. Et 840.00 sont mortes des suites d'un manque d'hygiène. Tous ces chiffres proviennent des sites et bases de données de l'Organisation Mondiale de la Santé, sauf les statistiques concernant les sols, qui sont plus récentes (et vraisemblablement sous-estimées) et sont données par l’Alliance Globale pour la Santé et la Pollution » (6).

Par conséquent, si l’action proposée par cette structure peut se justifier eu égard à ces chiffres – tout en remarquant que les voyages lointains sont en partie responsables d’une part de cette pollution globale ‑ , s’agissant de compensation carbone, nous devrions disposer des réponses aux questions suivantes : pourquoi ne faire bénéficier de l’argent collecté qu’à quelques communautés du Pérou, pourquoi le Pérou ? et quelles quantités de Gaz à Effet de Serre (GES) sont-elles économisées par ces actions ?

Ou alors, s’agit-il d’une action dont la vocation première est d’agir sur la santé des concernés, ce qui est certes louable, mais ne possède aucun lien avec les émissions de GES générées par l’activité du voyagiste…

La quantité de CO2 « compensée » semble devoir être bien dérisoire eu égard aux tonnes de GES émis directement et indirectement par celui-ci (par exemple, avec le transport des clients entre leur domicile et l’aéroport), notamment si l’on se plonge dans l’épaisseur de son catalogue et la liste des destinations proposées...

Se pose donc la question de savoir qui a effectué ce calcul, et selon quel(s) procédé(s) ?

Par ailleurs, l’organisme de « compensation » informant ses potentiels « clients » à propos de l’intérêt d’utiliser ses services, cite en premier : Le fort potentiel de communication et d’actions marketing…, bien avant les supposés bénéfices aux populations visées par ses programmes.

En fouillant un peu plus, on trouve la nature de cette structure : « A social business dedicated to associate institutions and NGO experts in projects that improve the life quality of thousands of people ».

Donc, un organisme commercial (qui se rémunère comment ?) mettant en lien des ONG expertes (lesquelles ?) et des milliers de personnes apparemment dans le besoin (selon quels critères ?).

Que disent les chercheurs, en l’occurrence Augustin Fragnière, notre référence en la matière, interrogé par Le Monde.

Répondant à cette question : La Compensation carbone : illusion ou solution ?, celui-ci affirme.

« Il est toujours moins douloureux de compenser que de changer de comportement ».

Le chercheur estime aussi que les mots de « compensation » et de « neutralité carbone » devraient être abandonnés, en ce qu’ils trompent le consommateur sur le réel bénéfice que son financement aura sur son empreinte carbone :

« La neutralité carbone, sur la base d’une simplification scientifique, suppose une équivalence absolue entre les émissions de ses propres activités et la réduction des émissions par un projet », une illusion établie pour ne pas remettre en cause la logique marchande dominante).

 

En résumé :

Les spécialistes s’accordent pour dire que la compensation carbone ne doit être qu’un outil de dernier recours pour les émissions dites « incompressibles ». Sans quoi, les émissions de gaz à effet pourraient continuer à croître encore longtemps.

La conclusion figurant dans mon dernier ouvrage sur cette question, rejoignant cet avis, et le précisant, est la suivante : « Le financement de programmes de compensation d’émissions de GES devrait se limiter à deux domaines : l’hydraulique et l’efficacité énergétique.

Eux seuls répondent aux critères permettant, au mieux, de s’assurer de la conversion de votre argent en non émission de GES.

Il faut pour cela qu’ils soient certifiés par le mécanisme des MDP ou Gold Standard.

Les certificats type VER ne sont pas, à notre sens, suffisants ».

Sans parler des nombreuses actions proposées par des voyagistes, ne faisant référence à aucune certification sérieuse…

 

Limitation des émissions : la solution que tous ou presque refusent

Suivant ce qu’en disent les spécialistes, concernant le domaine des voyages, Il serait donc beaucoup plus efficient, si le but recherché par les agences du secteur était d’avoir un réel impact positif pour la planète, de LIMITER leurs émissions plutôt que les compenser, c’est-à-dire, ce que je prône depuis 2007…, et que la plupart des voyagistes membres de l’Association des Voyageurs et Voyagistes que j’ai fondée cette année-là appliquent.

Pour vérifier ces assertions, chacun peut aisément y parvenir en observant les divers catalogues… Celui de vve-ecotourisme.com proposait le 2 juin dernier déjà, quarante-deux voyages et séjours en France, et deux en Belgique, représentant un tiers de l’ensemble des séjours figurant sur le site.

Pour les voyages proposés en Europe, seuls quelques-uns ont une durée de huit jours, tous les autres, présentent un programme plus long. Les huit jours concernent principalement l’Islande eu égard au coût très élevé d’un séjour sur place.

Chez les voyagistes dits d’aventure, parmi lesquels figurent la plupart de ceux qui proposent la compensation carbone, les programmes en huit jours constituent l’immense majorité de l’offre.

Proposer des séjours aux Canaries, chaque semaine, pour des groupes pouvant aller jusqu’à 15 personnes, et n’y rester que six jours sur place (ce qui représente l’offre principale), (avec parfois deux îles en si peu de temps), nécessiterait de planter combien d’arbres en « compensation », même en reconnaissant une quelconque utilité à l’opération ?

Commercialiser un programme de vingt jours aux Canaries, et visiter durant ce laps de temps les neuf îles de l’archipel (moins de trois jours par île en moyenne), peut-il sembler cohérent à quiconque souhaitant voyager en émettant le moins de CO2 possible ?

Un voyagiste proposant un tel circuit, peut-il être raisonnablement pris au sérieux lorsqu’il incite ses voyageurs à compenser leurs émissions ?

Par conséquent, vous l’aurez compris, bien plus que les discours, ce qui révèle un véritable engagement se trouve dans le descriptif du déroulé de tout voyage, et son jour par jour…, car rien ne sert de compenser ce que l’on aurait pu éviter d’expédier dans l’atmosphère.

La conclusion, parce que la démarche de compensation carbone est apparue avec la notion de développement durable, mentionnée par l’ADEME, je la laisse à Hervé Kempf :

« Le développement durable n’a pour fonction que de maintenir les profits et d’éviter le changement des habitudes en modifiant, à peine, le cap.

Mais ce sont les profits et les habitudes qui nous empêchent de changer de cap. Quelle est la priorité ?

Les profits, ou le bon cap ? » (7).

 

Pour aller plus loin : info-compensation-carbone.com

Cet article de l’Echo touristique,  va dans le sens de ce que nous affirmons ici : https://www.lechotouristique.com/article/voyages-faut-il-arreter-la-compensation-carbone

 

Jean-Pierre Lamic, auteur de « Tourisme durable – De l’utopie à la réalité », éditions Kalo Taxidi, 2019

 

Ci-dessous les liens des notes de renvoi

1 https://www.jean-pierre-lamic.com/

2 http://www.vve-ecotourisme.com/evenements/forum-national-du-tourisme-responsable-2010

3 Compensation carbone - définition 

4 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/03/06/le-principe-de-compensation-carbone-est-il-efficace_5432105_4355770.html

5 https://www.cybelle-planete.org/mediatheque/ressources/newsletters/557-nos-mesures-pour-un-eco-volontariat-plus-durable.html

6 https://fr.globalvoices.org/2015/01/23/180743/

7 Hervé Kempf, Comment les Riches détruisent la planète, Éditions du Seuil, Paris Janvier 2007

 

Copyright photos : Jean-Pierre Lamic

Auteur : 
Jean-Pierre LAMIC

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