Faut-il se réjouir du succès des raquettes et du ski de randonnée cet hiver ?

Les stations de sports d’hiver vivent cette année une saison particulière : domaines skiables, hôtels et restaurants sont restés fermés en Allemagne, en Italie et en France.

En Autriche, les pistes sont ouvertes, mais avec obligation de porter un masque.

La Suisse fait exception avec des remontées mécaniques et des hôtels toujours ouverts.

Par conséquent, de nombreuses personnes se sont tournées vers le ski de randonnée, le ski de fond ou la raquette à neige.

Faut-il s’en réjouir ?

D’un certain point de vue, ceci présente un aspect positif par le fait que cette crise aura permis à de nombreux adeptes des sports d’hiver de découvrir que la montagne hivernale pouvait procurer d’autres plaisirs que la glisse, la vitesse, la course à la dénivelée, ou les exploits à filmer afin de les poster sur les réseaux sociaux…

Peut-être aussi, mais c’est moins sûr, se seront-ils aperçus que la montagne est un monde vivant, peuplé d’une faune sauvage riche, s’approchant souvent des stations afin de profiter des pistes et chemins damés pour se déplacer la nuit à la recherche de nourriture.

La montagne aura peut-être été perçue comme autre chose qu’un immense terrain de jeu à ciel ouvert, se rapprochant d’un Disneyland à peine plus naturel que l’originel…

Voici ce que pourront se dire, voire affirmer sans plus de discernement les optimistes, et les nombreux commentateurs qui sont restés dans leur bureau, bien calfeutrés derrière un écran.

L’hiver de tous les dangers

Mountain Wilderness Suisse émet pourtant cette réserve : « La tendance du ski de randonnée est positive pour la santé, mais engendre aussi des problèmes, par exemple lorsque des villages de montagne sont envahis de voitures garées un peu partout, ou que la faune sauvage est dérangée pendant sa période de repos. « Les personnes qui pratiquent des sports de neige ne sont souvent pas conscientes que leur sortie hivernale laisse des traces avant même qu’elles n’arrivent en montagne »…

De mon côté, pour pratiquer ces disciplines au quotidien chaque hiver depuis plus de 30 ans, j’ai bien peur que l’hiver 2021 soit celui de tous les dangers pour l’environnement naturel et principalement la faune.

Nous abordons l’hiver avec un enneigement exceptionnel sur de nombreux massifs.

Les animaux sont pris au piège d’une neige, aspergée de pluie, donc lourde, voire croutée… Le pire qui puisse leur arriver lorsqu’en outre il leur faut affronter le froid, procurer de la nourriture à des jeunes à peine âgés de huit ou neuf mois, et subir l’assaut de visiteurs non informés de leur présence, parfois accompagnés de chiens qui viennent les renifler…

Les joies des sports d’hiver, n’est-ce pas, c’est se défouler, s’esclaffer, s’interpeller, crier, voire hurler son bonheur de déconfiné !…

Et puis, l’information dans ces lieux destinés à un tourisme de masse concentré sur l’activité ski de pistes, est défaillante à propos de ces sujets.

Les stations ont été prises de court… On nous a annoncé une semaine avant les vacances de Noël que les remontées mécaniques resteraient fermées, et la même erreur, intolérable pour tout le monde de la montagne, vient de se reproduire pour celles de février, tandis qu’une épée de Damoclès plane toujours au-dessus de nos têtes.

Les saisonniers sont devenus de vulgaires pions. On les a pris en otage un certain 15 mars au soir, pour le 17 ! Et maintenant cela fait près d’un an qu’ils ne savent pas de quoi ils vont vivre demain, ceci au jour le jour.

Alors, comment dans ces conditions préparer la régulation des flux touristiques qui s’annoncent anarchiques ?

 

Comment réguler les flux ?

« Engouement croissant pour les expériences en pleine nature, hausse du nombre de touristes nationaux, utilisation accrue de la voiture particulière : « Tout cela contribue à augmenter encore plus la pression qui s’exerce sur la nature alpine, l’environnement et les infrastructures touristiques, y compris du fait d’activités de loisirs en soi durables telles que le ski de randonnée », déclare Magdalena Holzer de CIPRA International.

La régulation des flux touristiques est une science.

Or, en France, hormis dans certains parcs nationaux, elle semble ne pas avoir été enseignée aux décideurs…

Partout on a laissé le privé s’approprier l’espace public, notamment les stations de sports d’hiver, depuis la Loi montagne de 1985.

Et le privé a plus vocation à générer des bénéfices pour ses actionnaires qu’à réguler des flux touristiques…

Alors, conscient de ces dangers engageant la survie de nombreuses espèces sauvages, j’ai anticipé les problèmes à venir et ai proposé à la commune où j’officie en hiver la rédaction de fiches conçues pour canaliser les randonneurs, quelque soit l’activité exercée, et prioritairement le public accompagné de chiens que l’on voit déferler sur nos massifs depuis la fin du premier confinement.

Il s’agit d’une sorte de roadbook tel que les accompagnateurs de trekkings savent en concevoir… Ils seront distribués par l’Office de tourisme.

Certaines agences commercialisant des voyages « en liberté » - c’est-à-dire sans accompagnateur ni médiateur, comme si la liberté consistait à déambuler sans connaître ce que l’on rencontre… - savent bien de quoi je parle également…

Ainsi, à moindres frais, sans avoir à refaire toute une signalétique coûteuse, est-il possible, dans l’urgence imposée par des autorités déconnectées des réalités, de parer au plus pressé à une situation inédite, qui s’annonce être dès plus critique pour l’environnement naturel…

Et à ceux qui auront cette volonté d’information, rappelons ceci :

Le ski de randonnée

« Comme pour la randonnée pédestre et le ski de fond, il existe deux approches bien distinctes, conditionnant totalement les pratiques.

Les méconnaître génère l’incompréhension.

Le contemplatif s’adonnera essentiellement à la pratique hors-piste.

Il n’a aucun besoin de se prouver à lui-même qu’il est apte à franchir de grandes distances en un temps record, ni des pentes trop raides.

Son plaisir réside essentiellement dans la perception de la nature à l’état de virginité, magnifiée par les larges étendues de neige immaculée.

Il est dérangé par toute trace d’urbanisation ou d’aménagement intempestifs, la neige souillée par les skieurs hors-pistes irrespectueux, ou la foule. Il recherche avant tout la quiétude.

Ses goûts ne dépendent pas de ses aptitudes. S’il a un bon niveau, il peut effectuer des courses engagées, sans que la difficulté soit véritablement recherchée.

L’autre approche est, bien entendu, plus orientée vers la performance, tant en termes de dénivelée, de rapidité que de difficulté.

Elle s’adresse à une aspiration plus centrée sur soi, moins en phase avec le milieu, axée sur l’entretien de sa forme physique ».

Par conséquent, pour chacun de ces publics différents, il convient d’adapter sa communication…

 

La raquette à neige

La raquette à neige est une activité sportive des plus complexe, en termes d’aspirations, de niveaux de pratique, de gestion des conflits d’usage engendrés, de son rapport à la difficulté, la dénivelée, l’encadrement…

Or le constat premier s’agissant de l’organisation de cette activité est que cette diversité n’est pratiquement jamais prise en compte.

On s’évertue la plupart du temps à baliser des itinéraires sans réelle indication de leur niveau de difficulté, ce qui est d’autant plus difficile à réaliser qu’il n’existe pas véritablement de standard en la matière.

 

Ces activités peuvent être tout autant durables que totalement nuisibles à l’environnement

Pour que ces activités alternatives au tout ski soient le plus possible respectueuses de l’environnement montagnard, il conviendrait de rappeler dans tous les cas les règles d’usage, par rapport à la faune sauvage, à la gestion des déchets et des détritus ; le respect des priorités en cas d’éventuelles traversées de pistes et l’obligation d’être chaussé de raquettes ou de skis (le piéton détruit ces sentiers en s’enfonçant profondément dans la neige, ce qui a pour effets de générer trous, bosses, dévers et d’accélérer la fonte).

Un raquettiste qui crée une trace unique favorise les déplacements de la faune.

Un groupe qui marche côte à côte, en parlant est très perturbant pour celle-ci.

En effet, dans ce dernier cas, l’animal est confronté à des trous, son cheminement est chaotique, rendu même plus difficile que si personne n’était passé là.

J’ai l’habitude d’expliquer à mes clients pourquoi les raquettistes doivent se suivre en file indienne.

De plus cela évite les discussions sans intérêt dans un tel milieu, et permet à chacun d’apprécier le moment présent…

 

Conclusion

Devant cet hiver de tous les dangers, devant ces risques forts de perdre une faune abondante déjà séquestrée dans des mètres de neige, faites passer le message, impliquez vos mairies, éduquez vos clientèles !

Et incitez-les à utiliser les services d’accompagnateurs ou moniteurs sensibilisés à l’environnement.

Ainsi ils découvriront les trésors devant lesquels ils seraient passés sans même s’en rendre compte ! Et éviteront d’ajouter au problème généré par l’important enneigement, une autre nuisance tout aussi critique pour leur survie.

Certains passages de ce texte sont issus de « Sports d’hiver durables : les pistes du possible », le Souffle d’Or, 2010 – Jean-Pierre Lamic

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Copyrights photos : Jean-Pierre Lamic

 

Auteur : 
Jean-Pierre LAMIC

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