Tourisme durable en France : après 15 ans de blabla, au moins autant de retard sur les pays qui avancent…

En 2005, j’initiai la rédaction de « Tourisme durable : Utopie ou réalité ? », en réponse au blabla que l’on commençait à entendre de plus en plus fréquemment sur cette question.

Il fut publié en 2008 et commercialisé durant onze années.

 

Sa conclusion était celle-ci : « Quant au Tourisme durable, il constitue plutôt une finalité quasi inatteignable en l’état actuel des choses et une « utopie » à réaliser dans un futur le plus proche possible ».

En 2019, je l’actualisai, et éditai « Tourisme durable – de l’utopie à la réalité », titre dont la lecture peut s’effectuer avec des portes d’entrée opposées.

©photo Jean-Pierre Lamic – un lendemain de Noël…

Dans les premières lignes de la conclusion, j’y ai écrit :

« En France, l’empreinte écologique est plus de trois fois supérieure à ce que la planète pourrait supporter si le monde entier se comportait de manière identique, et plus de cinq fois au-dessus de ce qu’elle devrait être aux États-Unis.

Alors, parler de « durable » dans ces conditions, notamment pour l’une des activités économiques utilisant abondamment les transports internationaux, relève soit de la gageure (pour tous ceux qui essayent de rendre leurs voyages véritablement durables en dépit des nombreux freins administratifs et sociétaux), ou de la tromperie pour les autres (ceux qui se labellisent, s’autocongratulent, compensent sans limiter leurs émissions de CO2, etc.) ».

 

La conclusion de celui-ci :

« Par conséquent, chacun à notre niveau, agissons sur l’ensemble des maillons de la chaîne ; il s’agit de la seule solution envisageable pour atteindre cette « utopie » !

Or, si l’on prend un par un chacun des maillons de la chaîne, force est de constater qu’à défaut d’avancer, depuis quinze ans la somme des dégradations supplémentaires dépasse de très loin les maigres améliorations, et que certains dépensent beaucoup plus de temps et d’énergie à communiquer sur leurs actions de marketing qu’à opérer des changements concrets, devenus indispensables afin de modifier leur modèle économique.

C’est pourquoi, parler en France de « 10 ans de tourisme durable » constitue une parfaite aberration !

Le tourisme durable a pris beaucoup de retard, notamment parce que rien n’a été fait pour aider les véritables acteurs engagés dans cette voie…

Un aménagement du territoire inadapté lié à une gouvernance obsolète et inefficace

En outre, par son organisation territoriale, la France s’éloigne de plus en plus chaque jour d’une gestion durable de ses territoires.

J’ai écrit un paragraphe complet dans « Le voyage immobile d’un confiné en montagne » à propos de l’état de déliquescence dans lequel l’aménagement du territoire a été plongé suite aux diverses lois de décentralisation, et ne fut qu’amplifié après la promulgation de la Loi no 2015-29 du 16 janvier 2015 relative à la délimitation des Régions.

Les terribles inondations que la France a subies cette année en sont une sinistre illustration.

 

Ces lois ont généré l’émiettement des décisions, la corruption de certains élus locaux, le manque de moyens pour réaliser des projets d’intérêt général d’envergure, et d’intelligence collective pour les planifier.

Cette dernière est catastrophique, en outre, car elle constitue une occasion ratée de réorganiser nos territoires de manière efficace, et il semble peu probable qu’un gouvernement à venir ait le courage politique de réformer en profondeur l’organisation territoriale de notre pays, ce qui, à mon avis, constitue pourtant la priorité numéro 1 pour une transition économique et écologique réalisable.

Pour avoir voyagé tout au long de ma vie, et m’être immergé dans plusieurs contrées, il semble clair que l’organisation la plus efficace est celle qui consiste à diviser un pays en provinces en lien direct avec les particularités géographiques et ethniques des territoires qui le constituent.

En Italie : la Sicile et le Val d’Aoste ; en Espagne, la Catalogne, l’Andalousie et les Canaries ne possèdent rien en commun…, et représentent de véritables entités géographiques et humaines aux problématiques très diverses.

 

La gouvernance via les provinces, dans ces deux pays, comme en Allemagne avec les Länders, est adaptée à chacune.

En France, nos Régions sont gérées par des politiques, qui ont pour principal objectif, celui de conserver la gouvernance de leur territoire en prenant des mesures qui vont favoriser les intérêts particuliers de leur électorat (agriculteurs, chasseurs, lobbies en tout genre), et ne possèdent que rarement une vision permettant de satisfaire l’intérêt général.

La Région Auvergne -Rhône-Alpes d’aujourd’hui, aux pourtours géographiques absurdes, en constitue une triste illustration

 

De plus, cette gouvernance permet la mise en place de nombreux conflits d’intérêts avec le secteur privé, à l’image des stations de sports d’hiver, dont les plus grandes ont toutes fait l’objet de délégations de services publics.

Ainsi, de manière fort insidieuse, on a privatisé une large part de nos montagnes, qui étaient déjà la propriété d’éleveurs par ailleurs…, et dont une partie importante est gérée par l’ONF en voie de privatisation, elle aussi…

 

À chacune de ces étapes vers une privatisation totale de l’environnement naturel, et le glissement d’un aménagement du territoire au bénéfice de tous en direction d’intérêts privés et du capital, correspond un pas supplémentaire éloignant notre pays de toute possibilité d’une gestion durable.

Le tourisme étant une activité transversale, en lien direct avec l’environnement naturel et humain se trouve donc parmi les secteurs les plus impactés.

Et par voie de conséquence, nous l’observons aisément dans les Alpes françaises, la perspective d’un tourisme plus durable s’éloigne de plus en plus…

En 2010, j’ai publié un ouvrage intitulé « Sports d’hiver durables : les pistes du possible », dans lequel, comme le titre l’indique étaient énumérées de nombreuses solutions pour aller vers plus de durabilité.

10 ans plus tard, j’ai coutume de dire que ce livre est malheureusement encore plus actuel qu’il ne l’était en 2010 !

De toute évidence, aucune des « pistes du possible » n’a été empruntée, hormis en de rares occasions, généralement au sein de petites stations encore gérées par des structures non exogènes.

La crise actuelle liée à la Covid 19 est en passe de d’exposer au grand jour l’ensemble des effets pervers de cette politique conduisant à enrichir toujours un peu plus les grosses entreprises, précarisant les saisonniers et acteurs de terrain.

©photo Jean-Pierre Lamic

C’est donc une complète révolution du système : organisationnel et économique – avec un passage de la macroéconomie dominante et le mythe de la croissance comme facteur de bonheur vers la microéconomie – qu’il conviendrait d’opérer au plus vite pour enfin atteindre les objectifs de durabilité qui, en l’état demeurent quasi-inatteignables.

Nous revenons ainsi à la phrase de conclusion de mon premier ouvrage…

 

Un exemple concret : celui du recyclage des déchets

Le titre de cet article en aura peut être choqué certains…

Eh bien, en matière de recyclage des déchets, si l’on prend pour exemple certaines provinces espagnoles, ce sont près de vingt ans de retard que la France affiche !
 

À Barcelone, tout au long de la plage, vous trouvez à courte distance d’intervalle des conteneurs de recyclage incluant un réceptacle pour les déchets organiques, de telle manière que si vous pique-niquez sur le sable, vous puissiez y déposer trognons de pomme ou pelures de fruits.

Dans la ville, tout habitant dispose de conteneurs à proximité immédiate de son logement, incluant, cette fois encore, les déchets organiques.

©photo de droite : Jean-Pierre Lamic – recyclage au Teide

Dans la résidence où je me suis réfugié à Tenerife, il y a même de ces conteneurs qui sont disposés dans le petit parc qui entoure les bâtiments, de manière à ce que les jardiniers puissent y déposer branchages, feuilles séchées, et tonte de gazon.

D’autres sont situés juste à l’extérieur de l’ensemble.

 

Sur chaque plage de l’île, se trouvent des sauveteurs-secouristes très actifs, qui procèdent également à l’éducation des villégiateurs et recyclent leurs déchets dans les bacs situés au niveau de chacun des accès.

Dans le Parc national du Teide, toujours aux Canaries, chaque parking en est équipé.

Dans toute l’Espagne, il en existe dans chaque aéroport à courte distance d’intervalle.

J’ai même trouvé des bacs spécial Covid pour récupérer masques et gants en plastique !

Et en Argentine…, aux chutes d’Iguaçu, on explique sur chacun des cinq réceptacles de déchets, les quantités de matière ou d’énergie épargnées grâce au recyclage ! Par exemple : « Avec l’énergie que l’on économise en fabriquant une nouvelle bouteille à partir de ta bouteille en plastique, on économise l’équivalent de 25 minutes d’alimentation de ton PC ».

Plus surprenant, la Sardaigne se trouve également en pointe sur ce thème du recyclage.

 

©photo de droite : Jean-Pierre Lamic – Poubelle de la gare TGV de Lyon Saint Exupéry

Et en France ?

Nous sommes soumis à la Loi n° 75-633 du 15 juillet 1975 ! On nous annonce le tri sélectif des déchets organiques pour 2024, voire 2025 !

La gestion séparée des biodéchets pour tous les Français a été programmée pour 2025 par la Loi de transition énergétique pour la croissance verte du 17 août 2015.

Cette date a récemment été ramenée au 31 décembre 2023

D'ici 2024, le tri à la source des biodéchets doit être généralisé : chaque ménage devra donc être équipé de solutions de tri spécifiques, et compter pour cela sur l’engagement des collectivités où ils habitent

On s’en réjouit, même s’il y a lieu d’être fortement dubitatif sur la mise en œuvre efficace « à l’Espagnole » de cette mesure.

Aujourd’hui, ces déchets qui représentent 30% de ceux produits chaque année par les ménages se trouvent, pour une très large part, incinérés

Oui, on brûle vos peaux de bananes, et pelures en tout genre ! En 2021 ! Alors qu’elles sont constituées principalement d’eau et pourraient être valorisées de différentes manières.

 

Par conséquent, le tourisme, pour devenir « durable » dans le pays qui se targuait il y a peu encore d’être le premier au monde pour l’accueil de touristes étrangers ne pourra se priver d’un système de tri sélectif des déchets organiques, organisé et efficace !

 

©photo ci-contre : Jean-Pierre Lamic – lignes de bus desservant l’intégralité de l’île de Tenerife

Les transports publics

Les maillons de la chaîne sont très nombreux, mais il en est un autre qui se trouve largement déficient concernant le tourisme : celui des transports publics.

L’association ATD (Acteurs du Tourisme Durable) a publié un manifeste « pour un plan de transformation du tourisme ».

L’un des premiers points évoqués dans ce document énonce : « Décarboner le secteur des transports touristiques avec des investissements massifs dans les infrastructures ferroviaires… ».

 

Voici une illustration caractérisée du blabla évoqué dans le titre !

Aujourd’hui, a-t-on les moyens de réaliser des investissements massifs dans les infrastructures ferroviaires, et à l’heure de l’ouverture à la concurrence internationale de ce type de transport, doit-on envisager que le contribuable français investisse dans un secteur qui enrichira des entreprises exogènes, comme cela a été le cas avec l’ouverture des aéroports aux compagnies aériennes low-cost ?

 

En outre, le réseau ferroviaire français, s’il n’avait pas été abandonné un peu partout disposait d’un formidable maillage de notre territoire, bien mieux desservi par le train que ne peuvent l’être les régions de nos pays voisins !

 

Enfin, tout spécialiste de la question vous dira que ce qui manque dans notre pays, c’est le « dernier kilomètre ».

 

L’exemple des Alpes est encore une fois le plus intéressant :

De nombreux vacanciers préfèrent prendre leur voiture pour monter en stations de sports d’hiver parce qu’à la sortie du train dans la vallée, le transport pour monter en station est privé, donc cher, et avec des fréquences trop espacées pour ce qui concerne le bus.

Ainsi, une famille de quatre personnes devra débourser 47,60 euros pour effectuer le trajet aller de Aime à La Plagne, ou de Bourg-Saint-Maurice à Val d’Isère, soit près de 100 euros l’aller-retour !

En taxi, il lui en coûtera environ 150 euros…

 

Par conséquent, ce ne sont pas des investissements massifs dans le ferroviaire qu’il convient de réaliser, mais de travailler sur le dernier kilomètre, à l’image, une fois encore du formidable réseau de bus TITSA de l’île de Tenerife, qui vous conduit du centre de Puerto de la Cruz, situé en bord de mer au Parc national du Teide qui se trouve 2000 mètres d’altitude plus haut, pour moins de 7 euros et 10 Euros l’aller-retour avec une carte de transport spécifique pour touristes …

À titre de comparaison, la dénivelée entre Bourg-Saint-Maurice et Val d’Isère n’est « que » de 1000 mètres, soit la moitié !

Le point 3 de ce manifeste est tout aussi ubuesque : « Sensibiliser à l’impact du transport aérien et promouvoir la mobilité locale ».

Qui en 2021 ne connaît pas l’impact du transport aérien ?

Et pourquoi alors ATD compte-t-elle parmi ses membres des voyagistes l’utilisant à tour de bras, comme TUI ou le Club Med ?

Promouvoir la mobilité locale constitue encore un vœu pieux à partir du moment où l’organisation territoriale des transports ne le permet pas…, mais en termes de vœu pieux, dans ce manifeste, on trouve encore mieux « Lutter contre l’artificialisation des sols et l’acidification des océans » (Point 7) ou « Préserver la biodiversité ,les habitats et les paysages, en luttant notamment contre l’usage des pesticides et produits chimiques, et en travaillant sur le changement des pratiques alimentaires »(point 10). Évidemment il n’est pas dit comment faire, ni à quelle échéance arriver à des résultats concrets !

Voilà comment en France on théorise, on émet de belles idées tout en sachant que tout cela est irréalisable, on, se fait mousser par la même occasion, pour finalement prendre du retard à tous les niveaux.

Et comme à chaque fois, on oublie les acteurs de terrain, les saisonniers, les personnes qui n’ont pas eu besoin de ce blabla pour avancer !

 

Par conséquent, le Média du voyage durable, a décidé de s’associer avec des acteurs suisses belges, espagnols et italiens, notamment, parce qu’en France, décidemment, il semble ne plus rien avoir à espérer de ceux qui se sont accaparés la communication dans le secteur du tourisme durable.

 

Ce secteur ne tient que grâce à quelques initiatives privées, parfois obligées pour se faire connaître de monnayer une communication auprès ce ceux-là mêmes qui promeuvent les « croisières durables », la compensation carbone sans limitation d’émissions de CO2 préalable, ou des Tour-opérateurs tels que TUI ou le Club Med…, qui selon nous ne peuvent prétendre à ce jour faire partie des acteurs du tourisme durable…

Qui sait, un jour ?

En attendant, ce blabla décrédibilise chaque jour un peu plus un secteur auquel, pourtant, tant de voyageurs ne demanderaient qu’à adhérer !

#TourismeDurable

#TriSelectif

#TransportsPublics

Auteur : 
Jean-Pierre LAMIC

Ajouter un commentaire